Vie Paroissiale

Homélie - 10 Juillet 2016

Qui donc était cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho ? « Un homme », dit simplement Jésus, un homme dont on ne saura jamais rien sinon que, depuis des siècles qu’on médite cette parabole, il laisse la place vide, la place possible à chacun d’entre nous. Car nous descendons tous de Jérusalem à Jéricho. Cette route, qui est la route même de la vie, nous l’empruntons au fil de nos jours, car sur la carte de l’aventure humaine, il n’y a pas d’autre chemin. C’est le chemin. Et sur cette route de l’existence, semée d’embûches, il arrive parfois, il arrive nécessairement qu’on tombe sur des brigands.

On tombe sur eux, ou plutôt, ils tombent sur nous, ils nous « tombent dessus », comme des événements imprévus, de ces événements qui ne nous laisseront pas après comme avant ; sans ménagement, les uns comme les autres, événements comme brigands, ils nous dépouillent et nous rouent de coups, et puis s’en vont, nous laissant alors à moitié morts. Oui, il arrive que la vie, pas moins que les brigands, soit impitoyable. Il arrive que la vie nous mette à terre, nous laisse en rade au bord du chemin, tuméfiés et impuissants, avec juste encore assez de vie pour voir, douleur supplémentaire, que la vie, elle, sur le chemin, elle continue ; qu’il en passe du monde, des gens qui vont et viennent et que tant et tant sont indifférents. Comme l’homme de la parabole, on n’a pas même la force d’appeler, de demander de l’aide, de crier au secours. On est à moitié mort. La terrible morsure du « A quoi bon ? » nous a saisis. On est à moitié mort… On se laisserait même mourir. Sur la route où ils passent, certains ne voient même pas, tant leur angle mort est large. D’autres voient quand même, un peu, mais, changent de trottoir et s’en

vont. Ils s’en vont, exactement comme les brigands. Décidemment, on s’en va beaucoup dans cette histoire ! C’est qu’ils ont à faire, les passant comme les brigands, qu’ils ont mieux à faire.

Les agendas sont remplis, les obligations sont là, les urgences ne se remettent pas facilement. Toujours une bonne excuse, une bonne raison. A la fuite devant le frère, à l’inattention chronique dont nos relations souffrent tant, il faut bien quelques alibis. Un instant, intrigués et mus par une vague sollicitude mais tellement passagère et volatile, certains jettent un œil. Ils « prêtent attention » mais ils ne la donnent pas. L’attention, quoi de plus rare ? Quoi de plus précieux ! L’attention, la vraie, n’est jamais un petit effet de la curiosité, elle est un des fruits les plus précieux de la miséricorde. Comme le dit Simone Weil, l’attention, en un sens, la vraie,

ressemble à la prière, dont elle est comme le porche. Un homme descendait donc de Jérusalem à Jéricho. Un anonyme, un « n’importe qui », ce nom pour nous souvent synonyme de « m’importe peu ». Dans l’histoire, il n’a pas d’autre nom que ses blessures ? Un « blessé », de ces blessures de la route qui n’épargnent personne. Pas juste une petite égratignure, un petit bobo d’amour propre sur lesquelles parfois nous versons avec délices des larmes de complaisance. Une vraie blessure, une profonde blessure, de celles qui laissent à moitié mort, de celles dont on sera marqué, défiguré parfois, toujours « blessé à vie ». Blessures des corps, mais si profondes qu’elles ne laissent pas le cœur intact. Accidents du travail, accidents de la route, accidents de santé. Et la mort bien sûr ; qui nous enlève ceux que nous aimons et nous laisse orphelins de toute une part de nous mêmes ; la mort qui ampute nos vies de ceux qu’elle nous arrache. Il est aussi des morts lentes : être humilié, être laissé, être « largué », brutalement ou en douceur. S’entendre dire froidement « je ne t’aime plus », pire, « je ne t’ai jamais aimé ». Blessures des âmes. Il en est tant…Sur la route de Jérusalem à Jéricho, ils sont nombreux les brigands embusqués, et de diverses engeances ; et sur le bas-côté, oui, on en rencontre des visages tuméfiés, des visages prématurément vieillis d’avoir trop enduré et d’avoir trop pleuré. On en croise des échecs et des solitudes, des hommes qui par pudeur, essaient de dissimuler les ruines sur lesquelles ils survivent, ils tentent de survivre. Mais le monde continue, et le monde s’en moque. Les prêtes et Lévites d’alors, les députés et les banquiers d’aujourd’hui, gens d’importance et d’influence, ne s’arrêteront pas. Ce n’est pas un particulier homme qui est à l’agonie, sur la route de la vie, celle qui va de Jérusalem à Jéricho, c’est l’homme. C’est l’homme de tous les calendriersn et du nôtre peut-être plus encore. Pour lui, pour l’homme éternellement blessé des aléas de la vie et aujourd’hui blessé plus que jamais, qui donc s’arrêtera ? Qui sera « saisi aux entrailles », remué à n’en plus pouvoir continuer le chemin ?

Il fallait cette fois là que ce soit un Samaritain. Un homme dont on ne sait pas s’il vient de Jérusalem ou s’il y va, dont on ne sait pas s’il descend la route de Jéricho ou la monte. Un homme « qui était en route » nous dit simplement l’évangile. Un Samaritain en route, sa seule identité ! Et quelle route ! Quelle belle direction que la sienne ! La route du cœur, de la vie, de la miséricorde. Une route libre de perturber un peu la géographie et de troubler les cartes, car, plus encore que de Jérusalem ou Jéricho, elle vient secrètement du cœur de Dieu et y retourne.

Il fait bon que, parfois, les routes si dangereuses de nos vies, croisent cette belle route-là. Un Samaritain donc, qui sort d’on ne sait pas bien où, sinon du mépris dont on gratifiait sa communauté, un Samaritain, autrement dit un « pas grand chose », qui arrive précisément pour faire attention à un « n’importe qui ». Un « pas grand chose » ? C’était oublier le sens même et la noblesse de son nom, de son étymologie. En hébreu, Samaritain vient de Shamerin, qui désigne celui qui garde, le « gardien ». Une vocation comme inscrite dans son nom, une identité secrète. Un Samaritain, comme pour exorciser à jamais la terrible réponse faite à Dieu par Caïn après la mort de son frère. Suis-je le gardien de mon frère ? Le gardien de mon frère…

Le Samaritain avait ça écrit à jamais dans son nom, puissions-nous, nous qui ne sommes pas Samaritains, l’avoir écrit au moins un peu dans notre cœur… C’est alors, dit l’évangile et c’est bouleversant, qu’il s’approcha –qui peut s’approcher vraiment de nos blessures ? - et les pansa en y versant de l’huile et du vin. De la miséricorde, dont on a vu qu’il est dans sa nature d’être versée et reversée, existe-t- il plus belle liturgie ? Il pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin… Qui donc est cet homme pour avoir fait ainsi pour la route provision d’huile et de vin ?

Savait-il donc qu’il trouverait de quoi les employer ? Lui aussi pourtant il avait affaire. Il n’avait sans doute pas la possibilité de prendre l’homme chez lui. Qu’à cela ne tienne ! Il décide de le conduire à l’hôtellerie. Le Christ, qui sait bien de quoi il parle, nous montre alors le Samaritain chargeant l’homme sur sa monture. Que c’est lourd un homme blessé ! Comme il l’avait secrètement pris sur son cœur, il le met maintenant sur son âne, d’un même mouvement de miséricorde et de charité, capable de soulever des montagnes. Que c’est beau de voir un homme prendre soin d’un autre homme. Que c’est beau de voir un homme, comme un baiser, poser son cœur et sa compassion sur la misère d’un autre, et lui faire miséricorde.

« Prends soin de lui », dira-t- il encore à l’aubergiste en lui confiant son blessé, et en lui délégant la charité pour qu’elle aille au terme de la guérison. Il ne pouvait pas rester. N’empêche, il a fait plus que s’arrêter sur la route de Jérusalem à Jéricho. Il a fait plus que de transporter le blessé jusqu’à l’hôtellerie, il s’est attardé. Il est resté auprès de lui, tout un jour durant, et n’est reparti que le lendemain. Je me suis souvent demandé ce qui avait fait le plus de bien au blessé : l’huile ? Le vin ? Ou ce temps que le Samaritain a pris pour s’attarder ?

S’attarder ! Un baume d’amour et de miséricorde, devenu rare, et qui vaut bien des onguents…

Jésus est vraiment un excellent pédagogue. La parabole qu’il vient de raconter a parfaitement fait son œuvre auprès du docteur de la Loi qui l’avait initialement provoqué et qui discutaillait à n ‘en plus finir pour savoir qui était son prochain. L’histoire du Samaritain a donc été remarquablement efficace : il faut dire qu’elle est éloquente, parce qu’elle est émouvante. La parabole a réussi à lui clouer le bec, à ce brave docteur de la Loi, et il a fini par comprendre, sa bonne réponse en atteste, lequel des trois a été le prochain. « Celui, évidemment, qui a fait preuve de pitié envers Lui ». Mais Jésus ne cherche pas tant à nous clouer le bec qu’à nous ouvrir le cœur. Va, lui dit Jésus, et toi aussi fais de même. On imagine l’homme repartant avec sa réponse et Jésus le regardant s’éloigner, attendri de voir cet homme de qui il a réussi -un peu- à désensabler la charité. Mais a-t- il vraiment réussi à lui ouvrir l’œil, et le cœur ? Le brave docteur a-t- il deviné qui se cachait vraiment derrière le Samaritain ? De qui Jésus voulait-il vraiment parler ? Qu’il l’avait là, sous les yeux, sans le voir ! Que c’est le Samaritain lui-même, sans qu’il le comprenne qui, en lui racontant cette parabole, lui versait l’huile de la consolation et le vin de la vie ? Mais se savait-il blessé ? Belle et ultime miséricorde du Christ qui le bénit (Va !...) et, avec amour, le regarde s ‘éloigner, sachant bien qu’il reste à ce brave homme encore un bout de chemin à faire…

(Luc, 10,25-37) Carmel d’Angers. Fin de retraite sur la miséricorde. Dim 10/07/16
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